Claesen et Grün se souviennent de l'Euro 1984 (3/5): "Après le 5-0 contre la France, Lambrichts se marrait dans le car"
Quatre ans après sa finale perdue à Rome, la Belgique new look décimée par le scandale Standard-Waterschei a raté son Euro 1984.
- Publié le 02-06-2021 à 16h19
- Mis à jour le 04-06-2021 à 19h37

Une première sonnerie, puis une deuxième. Georges Grün apparaît à l'écran, décontracté, le visage lumineux. Il porte de fines lunettes modernes. Troisième sonnerie. Voilà Nico Claesen, en légère contre-plongée, col roulé et grand sourire. "Salut Georges, comment ça va ? Moi, je suis un peu fatigué, j'ai fait le premier vaccin Pfizer, hier." Grün coupe : "Ah, moi, je l'ai eu la semaine passée et heureusement tout va bien."
Les deux anciens joueurs mènent une deuxième carrière très différente. Après 17 ans comme consultant télé, Georges Grün (59 ans), grand amateur de pêche, est parti vivre à l'étranger, sous le soleil. Nico Claesen (58 ans), lui, est entrepreneur dans la construction, près de Maasmechelen. Les agendas sont chargés. L'ancien défenseur mauve et l'ancien attaquant rouche ne se sont plus vus depuis environ trois ans, mais, même à distance, ils se retrouvent avec plaisir pour évoquer leur Euro 1984 en France. Et les Diables rouges actuels. Une bonne bavette.

Messieurs, on sent un réel enthousiasme dans vos retrouvailles.
Nico Claesen : "C'est toujours un plaisir. J'ai beaucoup de travail comme entrepreneur. J'ai seize employés, je commence vers 6 h du matin, mais, comme des petits vieux, on aime se remémorer ce genre d'événement."
Georges Grün : "Il y a un vrai lien qui s'est créé, surtout à Mexico 86 ; mais, d'une certaine façon, les prémices de tout ça sont nées en 84. Je regrette un peu que personne n'organise une fois de temps en temps des retrouvailles entre anciens Diables rouges."
Quel est votre premier souvenir personnel lorsque l'on évoque l'Euro 1984 ?
N. C. : "C'était mon premier grand tournoi, donc c'est inoubliable. Avant ça, j'avais très peu joué avec les Diables puisque j'étais arrivé dans l'équipe en 1983, contre l'Écosse."
G. G. : "C'était la toute première fois que j'étais repris en équipe nationale."
N. C. : "Encore un peu, tu ne venais pas…"
G. G. : "J'étais sélectionné pour le stage de préparation à Spa. À la fin du stage, Guy Thys a retiré deux joueurs : Marc Degryse et moi. Je suis donc retourné à Anderlecht le lendemain pour le dernier entraînement. J'avais déjà réservé mes vacances à Ibiza : une villa avec un couple d'amis. Après la dernière séance, tout était prêt dans la voiture pour partir. Van Himst discutait avec Verschueren et m'a appelé : 'Dis, Georges, viens un peu ! Michel Renquin ne sait pas partir à l'Euro, il est bloqué par son club pour la finale de la Coupe de Suisse. C'est toi qui pars à l'Euro.' Moi, j'ai dit : 'Non ! Ils n'ont pas voulu de moi après le stage à Spa et mes vacances sont réservées, ils n'ont qu'à choisir quelqu' un d'autre.'"
Van Himst ne devait pas en croire ses oreilles…
G. G : "Il n'en revenait pas, Verschueren non plus. Il est allé prévenir l'Union belge. Puis, après l'entraînement, Van Himst revient me voir avec son accent bruxellois : 'Georges , tu es sûr ? Tu sais ce que c'est, un Euro ? L'équipe nationale, quand même, hein !' J'avais 23 ans, j'étais jeune et con (rires). Et il me dit : 'Ne t'inquiète pas, l'Union belge va te rembourser t a villa.' Alors j'ai dit oui. Je suis passé de 22e sur la liste à titulaire et buteur lors du premier match. À quoi ça tient ? Si Van Himst n'avait pas insisté, je n'aurais peut-être jamais été international."
N. C. : "On avait un groupe assez nouveau, une défense totalement inédite puisque plusieurs joueurs étaient privés de compétition à cause du scandale Standard-Waterschei. Pas de Preud'homme, pas de Gerets, Meeuws, Plessers, Daerden, Vandersmissen… C'était une équipe remodelée en dernière minute."
Malgré tout, l'Euro a démarré par une victoire contre la Yougoslavie (2-0), à Lens.
N. C. : "On était moins forts qu'en 1980, donc on était satisfaits de commencer par une victoire. Je me souviens qu'après on était sortis en boîte à plusieurs. Jan (Ceulemans) et Enzo (Scifo) étaient là. En rentrant, vers 5 h du matin, on a croisé Guy Thys avec son cigare et son whisky. Il nous dit : 'Hé, les gars, entraînement à 1 0 h.' Pas de problème, on y était."
G. G. : "Comment ça tu sortais après les matchs ? Et après tu t'étonnes qu'on perd 5-0 contre la France ? Niet serieus, hein Nico ! Moi, j'étais jeune, je ne mouftais pas, je faisais ce qu'on me disait."
Ce fameux deuxième match… La Belgique est ridiculisée 5-0 par la France (futur vainqueur) des Platini, Giresse et Tigana, à la Beaujoire.
N. C. : "Il n'y avait pas photo. Non seulement on était intrinsèquement moins forts, mais en plus on est complètement passés à côté de notre match. On avait été vite dépassés. Il faut dire que Michel Platini était inarrêtable à cette époque…"
G. G. : "Il y avait un grand silence dans le car qui nous ramenait à l'hôtel. Tout d'un coup, j'entends Paul Lambrichts qui fait son sketch : 'Niet een, niet twee, niet drie, niet vier, maar vijf ! Vijf nul ! Cinq zéro !' Et il se marrait comme un fou derrière le rideau, près de la fenêtre. Il a fait rire tout le monde, mais on n'était pas fiers."
N. C. : "Paul, je le vois encore souvent, il habite près de chez moi. Je vais lui en retoucher un mot !"
Après ça vient le match décisif contre le Danemark. Vous meniez 2-0 avant que tout ne s'écroule (3-2). La Belgique est éliminée. Une énorme désillusion.
N. C. : "J'étais à nouveau titulaire, mais, à 2-0, Guy Thys a voulu jouer plus défensivement et m'a remplacé par Ludo Coeck. Puis, surtout, Erwin Vandenbergh a raté une occasion énorme, tout seul devant le but. S'il l'avait mise, on parlerait d'autre chose…"
G. G. : "Le Danemark avait quand même une bonne équipe, avec des joueurs qui évoluaient dans notre championnat comme Morten Olsen, Kenneth Brylle, Frank Arnesen… C'était un match dans le match. Les critiques ont fusé après cette élimination. Enfin je suppose, parce que je suis directement parti à Ibiza après le match (rires)."
Quelle relation entretenait le sélectionneur Guy Thys avec son groupe ?
N. C. : "Il était souvent dur. Il avait généralement ses huit-neuf joueurs de base, mais ce sont les résultats qui lui ont donné raison. Il était un peu comme un père pour moi, hein, Georges ?"
G. G. : "Pour moi aussi. Il a toujours bien su gérer son groupe. Les choses étaient claires et tout le monde savait à quoi s'attendre. Il nous faisait confiance. Je l'adorais parce que c'était un épicurien, comme moi. Il aimait les choses de la vie, son cigare, son whisky… Et surtout, même pendant les tournois, on pouvait parler d'autre chose que de football avec lui."
Avez-vous gardé des contacts avec certains Diables de l'époque ?
N. C. : "Éric Gerets (NdlR : absent en 1984 car suspendu) habite à deux minutes de la maison, on va régulièrement manger un bout ensemble. Jan Ceulemans aussi."
G. G. : "Plus vraiment, si ce n'est il y a trois ans au trophée Raymond Goethals. À part ça, je voyais encore un peu Enzo (Scifo), qui habitait dans ma région. Tout cela se perd un peu avec le temps, c'est normal."
En 1984, la sélection comportait 20 joueurs. Cette année, les Diables rouges seront 26. Bonne ou mauvaise chose ?
N. C. : "C'est normal, c'est l'évolution du football. Le plus important, c'est que tout le groupe l'accepte, même les remplaçants. À l'époque, les plus anciens faisaient bien comprendre aux plus jeunes qu'ils devaient attendre leur tour."
G. G. : "Je trouve ça bien. Cela permet, comme on l'a vu cette saison, de faire plus de changements. Il y a tellement de matchs de nos jours… Comme dit Nico, le plus difficile est de tenir concentrés les joueurs qui sont moins concernés."
Il y a aussi plus d'équipes engagées dans le tournoi.
N. C. : "Là-dessus, je suis mitigé. Ne doit-on pas essayer ? Même si, il faut l'avouer, c'est beaucoup plus intéressant de jouer contre de bonnes nations. Quand j'affrontais la France ou l'Espagne, ça me procurait quelque chose, un boost… Mais jouer la Yougoslavie ou un autre petit pays, c'est moins spectaculaire, moins intéressant."
G. G. : "D'un autre côté, il faut aussi donner la chance à tout le monde. Pourquoi les petits pays ne pourraient-ils pas connaître la joie de se mesurer à l'Italie ou la France ? C'est déjà génial pour une top équipe comme la Belgique, alors imagine pour un petit pays qui découvrirait l'Euro… Le rapport de force s'accentue et les surprises sont rares, mais le football appartient à tout le monde."
Comment voyez-vous cet Euro pour les Diables rouges ?
N. C. : "Ils doivent atteindre la finale. Si tout le monde est à 100 %, ils doivent même être champions d'Europe. On est premiers au ranking Fifa depuis trois ans, hein !"
G. G. : "Il y a tellement de talents dans cette génération que, s'ils ne le font pas maintenant, ou dans deux ans, ce sera fini. Ce serait magnifique pour un petit pays comme le nôtre."
L'état physique d'Axel Witsel et d'Eden Hazard sera-t-il la clé du tournoi pour la Belgique ?
N. C. : "Hazard est un excellent joueur, il est primordial, mais il ne fait pas tout. On joue à 11, même à 26, et un seul joueur ne peut pas faire la différence tout seul. Même Eden Hazard. Même sans lui, la Belgique peut et doit gagner. On a énormément de grands joueurs, qui évoluent dans les grands championnats. Ils sont habitués à l'intensité du haut niveau. Ça doit aider la Belgique dans ce genre de tournoi."
G. G. : "J'adore Witsel. Il est important pour l'équilibre de l'équipe. S'il revient, ce n'est pas tellement grave qu'il ait peu de rythme dans les jambes, car généralement, après une longue blessure, tu joues bien au début et puis seulement tu connais un petit creux. Mais la Belgique a déjà prouvé qu'elle savait gagner sans Witsel et sans Hazard. C'est le collectif qui fera la différence dans un tel tournoi."