Pfaff, Meeuws et Schumacher se souviennent de l'Euro 1980 (2/5): "J'ai dû prendre un congé sans solde pour jouer cet Euro"
Dans le rétro Jean-Marie Pfaff évoque - via Zoom - l'Euro 1980 avec son coéquipier Walter Meeuws et son adversaire, le gardien légendaire allemand Tony Schumacher.

- Publié le 02-06-2021 à 05h35
- Mis à jour le 04-06-2021 à 19h37

Jean-Marie, tu crois qu'il y a moyen de contacter un joueur légendaire de l'équipe de l'Allemagne de l'Ouest contre qui vous avez perdu la finale de l'Euro 80 en Italie ?"
Même pas une minute plus tard, Pfaff nous envoie trois numéros : ceux du bourreau Horst Hrubesch (l'entraîneur ad interim de Hambourg), de la vedette Karl-Heinz Rummenigge (l'actuel président du Bayern Munich) et du gardien Tony Schumacher.
C'est Schumacher, l'homme qui a mis K.-O. le Français Battiston au Mondial 1982, qui a accepté de jouer le jeu. Afin de rendre l'interview via Zoom encore plus animée, le défenseur Walter Meeuws a rejoint la conférence, organisée à la maison de Jean-Marie.
Jean-Marie et Walter, commençons par vous. Avant de jouer la finale, vous avez partagé la mise contre l'Angleterre (1-1), gagné contre l'Espagne (2-1) et gardé le zéro contre l'Italie (0-0).
Meeuws : "Vous vous rendez compte du calibre de ces équipes ? Maintenant, ils doivent d'abord battre des Petits Poucets avant de passer au second tour. Dans chacun de ces matchs, l'adversaire était le grand favori."
Pfaff : "Les temps ont changé. Nous n'étions même pas tous professionnels, à cette époque. Moi, j'avais dû prendre un congé sans solde pour jouer l'Euro. Je crois que je travaillais dans une banque, à cette époque."
Meeuws : "Moi, j'étais pro depuis 1978, quand j'ai signé à Bruges. Mais, avant cela, quand je jouais au Beerschot, je donnais cours à des enfants avec un retard mental."
Votre grande force était le piège du hors-jeu. C'est vrai que les Anglais se sont fait avoir 20 fois ?
Meeuws : "Quand même souvent. Gerets, Millecamps, moi et Renquin, c'était une machine bien huilée. Et, derrière nous, on avait un gardien qui était toujours à l'affût et qui faisait des arrêts à des moments cruciaux. Je me souviens d'un arrêt contre l'Écosse à 0-0, Jean-Marie, en match de qualification. Sans cette parade, on n'aurait peut-être pas joué l'Euro."
Pfaff : "J'ai dû me battre pour être titulaire. D'ailleurs, je portais le numéro 12 à l'Euro. C'est Custers qui avait le numéro 1. Ce maillot, j'y tiens beaucoup. Je ne le vends pas pour moins de 50 000 euros (rires)."
Allez, racontez-nous quelques anecdotes de ce premier tour. On sait que le premier match a été interrompu parce que la police a utilisé du gaz lacrymogène pour mettre un terme aux bagarres des Anglais après le but de Ceulemans.
Meeuws : "Correct. On était tous en larmes. Mais, moi, je me souviens surtout du contrôle antidopage, pour lequel j'étais désigné. Je ne parvenais pas à uriner, tout comme le défenseur anglais Phil Thompson. Thompson s'est mis à boire des bières à un train infernal. Je n'avais jamais vu cela. Et jurer, qu'il faisait ! Le docteur Legros m'a aussi autorisé à boire quelques bières. En route vers l'hôtel, j'ai dû faire arrêter le car à trois reprises pour faire pipi."
Pfaff : "Moi, je me souviens surtout de la campagne anti-Belges des Italiens avant notre confrontation directe, où il nous fallait un point pour nous qualifier."
La presse avait notamment voulu déstabiliser les Diables en écrivant que Van Moer avait été vu à Rome main dans la main avec une femme. Alors que c'était sa propre femme.
Pfaff : "C'était exagéré. L'Italie n'était pas à son aise parce qu'on avait battu la grande Espagne."
Meeuws : "Avec du très beau football. Gerets et Cools avaient marqué. C'était notre meilleur match du tournoi."
Pfaff : "Contre l'Italie, je n'oublierai jamais le trajet de l'hôtel au Stadio Olimpico de Rome. On était escortés par la police, tellement les gens voulaient nous intimider. Arrivés au stade, on nous a dit qu'on ne pouvait pas nous échauffer sur le terrain. L'échauffement a eu lieu dans les couloirs du stade."
Et vous avez tenu le zéro contre les Italiens en utilisant leur marque de fabrique, le catenaccio, ce qui ne leur a pas fait plaisir.
Meeuws : "On a joué intelligemment. Et on a eu un brin de chance quand l'arbitre a donné un coup franc aux Italiens alors que j'avais touché le ballon de la main dans le rectangle. Mais j'ai vite fait un pas en avant, hors du rectangle, et cela nous a sauvés."
Pfaff : "Le coup franc était passé au-dessus de mon but. Je me souviens de ce match comme si on l'avait joué hier."
Vous aviez fêté cela en ville ?
Pfaff : "Non, on ne voulait pas provoquer les Italiens."
Meeuws : "On a bu quelques verres au bar de l'hôtel. Notre coach, Guy Thys, n'était pas un difficile. Il buvait lui-même son whisky et fumait son cigare."
Et puis cette fameuse finale. La parole est à vous, Tony Schumacher.
Schumacher : "En fait, j'ai joué cette finale avec une blessure au bras, encourue la veille à l'entraînement, lors d'une collision avec un coéquipier. J'ai quand même joué, le médecin m'a mis une infiltration à la mi-temps."
Les Belges n'étaient pas tous professionnels, ils jouaient tous dans le championnat belge. Étiez-vous sûr de gagner ?
Schumacher : "Pas du tout. On n'a pas pris le match à la légère. On savait qu'une équipe qui avait éliminé l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie, cela devait être un gros morceau."
Hrubesch a mis le 1-0 avec un tir foudroyant qui a rebondi devant vous, Jean-Marie.
Pfaff : "Je ne veux vraiment pas chercher d'excuses, mais le terrain était en mauvais état. Je crois que c'est à cause de leur élimination que les Italiens n'avaient pas pris la peine d'arroser la pelouse."
Schumacher : "Moi, j'étais surtout déçu par les tribunes à moitié vides. Maintenant - du moins en période hors Covid - tous les tickets seraient vendus en un rien de temps."
Le 1-1, Tony, est tombé sur un penalty imaginaire. Stielieke avait fauché Swat Van der Elst par derrière, mais hors du rectangle. Il ne s'était même pas pris de jaune.
Schumacher : "Avec le VAR, cela n'aurait pas été penalty (rires). Vandereycken m'a pris à contre-pied. Son tir était imparable."
Pfaff : "Tous les buts que nous encaissions étaient imparables, Tony (rires)."
Sauf peut-être le 2-1 de Hrubesch, sur corner, à la 88e. Vous avez loupé votre sortie après un malentendu avec Millecamps.
Pfaff : "C'est là que j'ai gagné mon transfert au Bayern, Tony (rires). Non, c'est une blague. J'en étais malade."
Schumacher : "Il y a une belle anecdote liée à ce but. Avant de frapper son coup de coin, Rummenigge avait dit aux photographes qui étaient postés au poteau de corner : 'Braquez déjà votre objectif sur la tête de Hrubesch, parce que c'est lui qui va marquer.' Quand Horst recevait des bons centres, c'était un tueur de la tête."
Meeuws : "J'ai joué au Standard avec lui. Je n'oublierai jamais son premier match, à un tournoi à Liège. Je crois que Grêmio jouait avant nous. Nous regardions une partie de la première mi-temps avant d'aller au vestiaire. Horst, lui, se dirigeait vers une cabane à hamburgers et nous rejoignait… en mangeant un hamburger. Goethals devenait fou (rires)."
Entre-temps, il était votre bourreau à cet Euro.
Meeuws : "Oui, mais je crois que si on avait joué des prolongations, on aurait eu plus de chances de gagner. En seconde mi-temps, on prenait le dessus sur les Allemands."
Schumacher : "Ne sous-estimez pas les ressources physiques des Allemands. Nous ne sommes pas les meilleurs footballeurs du monde, mais on se donne à fond jusqu'à la dernière minute."
Le lendemain, chez le roi Baudouin, vous aviez retrouvé votre sourire, Jean-Marie.
Pfaff : "Je sais qu'on m'a traité de showman parce que j'ai parlé avec le Roi, alors que cela ne se fait pas. Mais il m'avait posé des questions ! Il fallait que je réponde."
Meeuws : "Moi, je me souviens surtout de tous les gens qui nous accueillaient à l'aéroport de Zaventem à notre retour. Je crois qu'ils étaient 2 000. C'était plus que l'assistance au Heysel lors de notre dernier match amical avant notre départ."
Pfaff : "Cet Euro était le début de la belle histoire des Diables, messieurs."