Van Himst, Vandendaele et Heylens se souviennent de l'Euro 1972 (1/5): "Je croyais que c'était des drapeaux belges… c'était des drapeaux allemands"
En 1972, la Belgique organise l'Euro, alors limité à quatre participants. Elle termine à la troisième place. Éliminée par l'Allemagne de l'Ouest (RFA) en demi-finale (1-2), elle bat la Hongrie lors de la petite finale (2-1).
- Publié le 31-05-2021 à 16h53
- Mis à jour le 04-06-2021 à 19h37

Erwin Vandendaele et Georges Heylens ont composé une moitié de la défense belge, à l'Euro 1972. Ce jeudi 20 mai, dans une loge du stade d'Anderlecht, ils sont réunis pour évoquer leurs souvenirs, avec l'aide de Paul Van Himst, qui n'a pu se joindre à la réunion, mais avait refait le fil de l'histoire du tournoi quelques jours avant, par téléphone.
Ce jeudi-là, donc, Vandendaele et Heylens jettent un œil au dernier entraînement des Mauves, qui répètent leurs gammes, sur phases arrêtées, à quelques heures de la réception du Club Bruges. Vandendaele, aujourd'hui scout à Gand, évoque un souvenir de club, avant ceux de la sélection. "J'ai encore la photo du titre de 1973, quand on est sacrés champion à Anderlecht. Paul me remet un bouquet de fleurs (NdlR : Vandendaele était capitaine). La classe anderlechtoise."
Messieurs, quels souvenirs gardez-vous de l'Euro 1972 ?
Paul Van Himst : "C'est loin, mais cela reste un bon moment. Il faut surtout se rappeler qu'on était dans un groupe de qualifications costaud, avec l'Écosse, le Danemark et le Portugal d'Eusebio. Aujourd'hui, comme dirait Goethals, tu es qualifié si ta belle-mère est de bonne humeur (rires). On a fini premier du groupe puis, en quarts de finale (aller-retour), on a éliminé l'Italie, vice-championne du monde en 1970. L'Italie de Riva, Facchetti, une grande équipe."
Erwin Vandendaele : "Le match aller, à San Siro, c'était quelque chose. On était la petite Belgique, on avait peu de chance."
P. V. H. : "Mais on a eu un grand Christian Piot, qui a sauvé le 0-0. Les consignes de Raymond Goethals avaient été : un gardien, à huit derrière, un attaquant et Van Himst. On avait su le jouer, le catenaccio à la belge."
Georges Heylens : "Défensivement, on avait des garçons de qualité, et une équipe soudée, de copains. Le match retour, à Anderlecht, était particulier pour moi, puisque j'étais du coin. Un magnifique souvenir. On gagne 2-1."
Et vous marquez l'un de vos plus beaux buts avec les Diables, M. Van Himst…
P. V. H. : "Je le considère comme un des plus beaux, pour sa qualité technique. Une belle transversale de Raoul (Lambert), et avant que le ballon ne touche le sol, je le reprends de l'extérieur, au petit rectangle. Techniquement, j'étais assez fier. C'était une belle victoire, mais il y a la blessure de Wilfried (Van Moer)… Il a été assassiné par Benetti, qui lui a cassé la jambe."
E. V. : "Ah, Wilfried… Il savait tenir le ballon. Ce n'était pas un grand parleur, il restait souvent dans sa chambre, mais, une fois sur le terrain, tu pouvais compter sur lui."
P. V. H. : "Malgré la jambe cassée, il a essayé de continuer à jouer. Mais c'était impossible, évidemment."

Avec Van Moer, la Belgique aurait-elle battu l'Allemagne, en demi-finales ?
P. V. H. : "On ne le saura jamais… Mais Wilfried était un joueur majeur de notre équipe."
G. H. : "Wilfried, c'était au-dessus de la moyenne européenne."
La demi-finale de cet Euro a été disputée au Bosuil, le stade de l'Antwerp, et non à Anderlecht ou au Standard, où vous avez joué les qualifications…
P. V. H. : "C'était une décision de la fédération belge, car cela rapportait plus d'argent en raison de la capacité du stade (68 000 places). Mais ce stade était froid, et puis il y avait autant de supporters allemands que de Belges !"
E. V. : "Quand je suis monté sur le terrain, à l'échauffement, j'ai vu tous ces drapeaux noir, jaune et rouge. Je me suis dit que c'était formidable un tel soutien… puis je me suis rendu compte que c'était des drapeaux allemands (rires)."
Est-ce un regret de n'avoir pu bénéficier d'un réel soutien populaire ?
E. V. : "On avait joué à San Siro, hein, on était habitués."
P. V. H. : "C'est toujours dommage. Après, c'était l'Allemagne en face."
G. H. : "Un monument du football européen, et il fallait voir l'équipe : Gerd Müller, Beckenbauer, Heynckes, Hoeness. Mais on voulait montrer que la petite Belgique pouvait se défendre."
P. V. H. : "Christian (Piot), qui nous avait sauvé en Italie, n'a pas eu de chance sur ce match. Sur les deux buts, et surtout le premier, il est parti à la faute. Il a manqué sa sortie devant Müller."
E. V. : "On a disputé un bon match dans l'ensemble, mais il faut admettre que l'Allemagne était meilleure (NdlR : dans une archive publiée récemment, la VRT a diffusé un extrait du match où un but de Semmeling est annulé pour un hors-jeu inexistant, à 1-0)."
Le match pour la troisième place contre la Hongrie s'est déroulé à Sclessin, devant 8 000 personnes. Cela paraît impensable, aujourd'hui. Comment l'avez-vous vécu ?
E. V. : "Mais ce match avait moins d'importance, et puis cela dépend aussi de l'adversaire. Si cela avait été l'Allemagne ou une autre grande nation européenne, il y aurait eu plus de monde."
P. V. H. : "Je ne savais même plus qu'il y avait si peu de monde. Ce qui comptait, c'était la finale. Et puis le football n'était pas ce qu'il est aujourd'hui."
Contre la Hongrie, M. Van Himst, vous avez marqué le dernier but de votre carrière chez les Diables rouges…
"Ah oui ? Je ne me souviens pas (sourire)."
Et dans votre biographie, vous expliquez que Georges Heylens a voulu vous donner le ballon du match, mais l'arbitre a refusé, au point de lui donner une carte jaune…
P. V. H. : "À l'époque, le joueur qui avait le ballon au coup de sifflet final pouvait le garder. C'est pour cette raison que l'arbitre s'arrangeait souvent pour siffler la fin du match quand il était proche du ballon. Je me rappelle un match en Yougoslavie, où Jeff Jurion avait pris le ballon, et avait été poursuivi par des joueurs yougoslaves… et l'arbitre."
G. H. : "Paul et moi, on était comme des frères, on se connaissait depuis si longtemps (à Anderlecht). C'était un but important, je voulais le mettre à l'honneur (NdlR : ce but a permis à Van Himst de devenir, à l'époque, le meilleur buteur de l'histoire de l'équipe nationale, avec 30 buts)."

Quelle importance a eu Raymond Goethals dans ce tournoi ?
E. V. : "Raymond est un des meilleurs entraîneurs que j'ai connus. Il était extraordinaire. Il connaissait les forces et les faiblesses de l'adversaire, et il savait nous y préparer. Mais on était aussi assez intelligents, tactiquement, pour changer les choses en cours de match. Je suis parfois surpris par la manière dont les joueurs actuels doivent être guidés, sur le terrain, même pour de petites choses. Le foot, tu l'as en toi, c'est le feeling."
G. H. : "M. Goethals a été une personne importante dans ma carrière, presque un deuxième père. On le connaissait bien dans la famille. Il passait souvent au magasin (NdlR : Georges Heylens tenait un magasin de sports, à Anderlecht)."
E. V. : "Et tu lui donnais une paire de chaussures, pour qu'il n'oublie pas de te sélectionner (rires)."
M. Van Himst, votre histoire avec le sélectionneur, elle, a été plus complexe(*)…
"Disons qu'après la Coupe du monde 1970, certains voulaient ma tête, et je n'ai pas eu l'impression que Raymond m'avait défendu, comme un sélectionneur le ferait quand un de ses joueurs était attaqué. Je me suis mis en retrait de l'équipe nationale, mais le président d'Anderlecht, Albert Roosens, a organisé une rencontre avec Raymond, pour qu'on s'explique. On a mis les choses à plat, l'incident était clos, et on est repartis de l'avant. Je suis revenu pendant les qualifications de l'Euro, pour un match contre l'Écosse, à Sclessin. Moi, l'Anderlechtois, au Standard pour mon match de reprise avec l'équipe nationale… Mais le public liégeois a été très correct, et j'ai marqué deux buts, cela a pu aider (NdlR : la Belgique a battu l'Écosse 3-0). Après ma carrière, on se croisait, on parlait de tout et de rien avec Raymond. Quand on allait à Anderlecht, mon petit-fils me disait toujours : regarde, papy, c'est le monsieur à la cigarette."
Cet Euro 1972 est-il votre plus beau moment avec la sélection ?
G. H. : "Certainement. Une belle aventure humaine."
P. V. H. : "Il y a eu quelques bons moments, mais celui-là est parmi les meilleurs, oui. On a donné une bonne image de la Belgique. On est mal tombés, quand même, parfois : l'Allemagne en 1972 avec Beckenbauer, Müller, Maier. Et puis les qualifications de la Coupe du monde 1974, contre les Pays-Bas de Cruyff."
E. V. : "Ces qualifications contre les Néerlandais, quelle déception (NdlR : la Belgique n'a été devancée qu'à la différence de buts, et n'a pu disputer la Coupe du monde). C'est ma plus grosse déception en sélection. Mais on va rester sur l'Euro, c'est plus positif. C'est le plus grand exploit de cette génération, selon moi."
(*) Après la Coupe du monde 1970 au Mexique, Paul Van Himst a refusé d'être sélectionné en équipe nationale. Il est revenu au cours des qualifications de l'Euro 1972.