Allan Peiper, directeur sportif de UAE Emirates: "Si ça ne tenait qu'à lui, Tadej ferait tout le Tour en jaune"
Allan Peiper, le directeur sportif qui a porté Pogacar au succès sur le Tour 2020, suit cette édition devant sa télévision.

- Publié le 12-07-2021 à 19h36
- Mis à jour le 13-07-2021 à 14h09

Le contrat préalable à l'interview ne comporte aucune note de bas de page en petits caractères mais s'articule autour d'une seule et unique requête : "Je n'ai vraiment pas envie de parler de ma maladie…" Directeur sportif de l'équipe UAE de Tadej Pogacar qu'il a porté au sacre sur le dernier Tour de France, Allan Peiper n'est pas présent cette année sur la Grande Boucle. Le traitement que l'Australien continue de suivre pour tenter de vaincre définitivement un cancer des reins qui le poursuit depuis 2015 dans une trajectoire aux allures d'étapes pyrénéennes l'a vidé d'une part trop importante de cette énergie qui l'habite depuis 61 ans.
Installé en Belgique dès l'âge de 17 ans, c'est donc depuis son salon de Grammont que l'un des techniciens les plus respectés du peloton suit l'évolution du maillot jaune.
Allan, comment vivez-vous ce Tour de France au quotidien ?
"De manière finalement très immersive et impliquée ! En avril, j'ai compris que je ne disposerais pas des ressources nécessaires afin de guider l'équipe sur le Tour. L'exigence d'un tel rendez-vous est aussi très élevée pour un directeur sportif. Mais je participe à cette aventure depuis mon salon en tentant de profiter de cette perspective nouvelle pour apporter une autre vision ou faciliter, autant que je le peux, le boulot des techniciens présents sur place. Je prépare par exemple les présentations Powerpoint diffusées lors du briefing matinal dans le bus et qui exposent les clés du tracé de l'étape aux coureurs. Il s'agit d'un travail à réaliser avec minutie et que je peux faire plus tranquillement depuis la maison. Je décharge ainsi quelque peu mes collègues présents sur le Tour, ce qui leur permet d'être plus frais pour poser les bonnes décisions stratégiques en course. Si un directeur sportif vit le nez dans le guidon du matin au soir, il peut diffuser sans même s'en rendre compte une forme de stress aux coureurs. Et ce n'est pas bon. Je communique aussi très vite les infos que je vois à la télé et que les DS n'ont pas toujours nécessairement dans la voiture. Cela peut être la composition d'un groupe qui vient d'attaquer et que n'a pas encore détaillé Radio Tour ou la présence de l'un de nos gars dans une chute par exemple. Ce lundi, j'ai également guidé le staff sur la nature de la sortie d'entraînement la plus indiquée pour Tadej. Il a besoin de rouler un peu plus que les autres et de faire quelques efforts, c'est comme cela qu'il fonctionne. Il a donc accompli deux intensités de 15 minutes dans la vallée avant de remonter à l'hôtel à 1 500 mètres d'altitude."
Avez-vous effectué les reconnaissances des étapes avec Pogacar en amont de ce Tour comme vous l'aviez fait l'année dernière ?
"Non car je savais que je ne serais pas présent avec l'équipe en juillet. C'est donc Andrej Haupman (l'un des autres directeurs sportifs d'UAE) qui s'en est chargé. Je suis juste allé voir le parcours du chrono de Laval, que nous n'avions pas prévu d'aller reconnaître initialement. Mais comme j'étais dans la région en mai, j'ai décidé d'aller y jeter un œil. J'ai alors averti Tadej qu'il serait finalement très utile qu'il s'y rende en repérage car visualiser ce tracé exigeant m'apparaissait important. Il a donc mis le max sur la Mayenne le mardi avant le départ du Tour."
Avec le résultat que l'on sait puisque votre leader a écrasé la concurrence sur le premier chrono de ce Tour !
"Oui, il m'a vraiment impressionné. Son exécution technique était absolument parfaite mais, au-delà de ça, il a été capable de maintenir une très haute vitesse tout au long de cet exercice. Nous avons répété ce jour-là le protocole qui avait si bien fonctionné l'année dernière sur le chrono de la Planche des Belles Filles. Comme il avait vu le parcours une semaine plus tôt, tout était frais dans la tête de Tadej et il n'a pas fait de reco le matin. Il a donc pu dormir plus longtemps avant d'effectuer une séance de home-trainer dans sa chambre d'hôtel. Sa performance ce jour-là est, à mes yeux, la plus impressionnante qu'il a livrée sur ce Tour."
Pogacar a-t-il beaucoup travaillé le contre-la-montre cette année ?
"Oui, il a enfourché bien plus régulièrement son vélo de chrono. Nous avons par ailleurs mis au point une nouvelle combinaison spécifique et notre partenaire Colnago nous a fourni une nouvelle monture. Nous sommes aussi allés effectuer des tests de position dans la soufflerie de Tessenderlo qui ont permis un gain d'aérodynamisme assez important en descendant la selle. Mais une semaine avant le Tour, lors de la reco de l'étape de Laval, Tadej a décidé de revenir à sa position de 2020 car il ne se sentait pas super à l'aise ainsi installé sur son vélo. Le placement de ses épaules est moins optimal mais son pédalage s'en trouve plus efficace. Comme quoi, il y a parfois une différence entre la théorie et la pratique (rires)…"
On a aussi beaucoup parlé des ascensions des cols de la Colombière et de Romme avalées par votre leader sur le grand plateau…
"Sans vouloir manquer de respect à votre profession, il s'agit là d'un truc de journaliste (rires). Rouler sur un braquet de 53-25 ou de 39-15, c'est à peu près la même chose."
Le seul moment de faiblesse qu'a laissé entrevoir Pogacar, c'est lors de la seconde ascension du Ventoux. Avez-vous craint qu'il s'y écroule ?
"Là aussi Tadej m'a surpris. J'arrive à lire pas mal d'indices dans son attitude corporelle qui n'avait rien laissé transparaître jusqu'au Chalet Reynard. Mais sur l'attaque de Vingegaard, ses épaules se sont mises à bouger de manière inhabituelle. Il a géré ce moment de manière très mature en ne paniquant pas."
À 22 ans seulement, on a parfois le sentiment qu'il évolue déjà avec le métier d'un trentenaire. Comment expliquez-vous cette sérénité ?
"Par le simple fait qu'il a, très tôt, endossé le rôle de leader. Cela reste la meilleure école. Désormais Tadej sait parfois réfréner son tempérament, son envie de faire sans cesse la course pour canaliser son énergie. Si cela ne tenait qu'à lui, il voudrait passer le Tour vêtu du maillot d'un bout à l'autre (rires)… Mais il a compris ce que cela implique pour ses équipiers."
Dans sa gestion des à-côtés de la course, le Slovène est aussi très serein, que ce soit dans sa manière de gérer les obligations du protocole ou dans ses relations avec les médias.
"La clé de tout cela, c'est que Tadej n'est pas animé par l'ego. Il est le vainqueur sortant du Tour mais il parle encore comme un jeune gars, sans jamais mépriser qui que ce soit."
Avec plus de cinq minutes d'avance sur son premier poursuivant au lendemain de la seconde journée de repos, peut-il sincèrement encore lui arriver quelque chose ?
"Ma réponse ne va pas vous plaire car c'est un lieu commun du cyclisme (rires). Tant que la ligne d'arrivée des Champs-Élysées n'est pas franchie, le Tour n'est pas gagné. Je sais que c'est bateau mais avez-vous déjà compté le nombre de mecs qui sont rentrés à la maison après une chute ? J'ai le sentiment que, à l'exception de Vingegaard et Carapaz, les autres coureurs sont déjà occupés à défendre leur place au général plutôt qu'à chercher à gravir quelques échelons."
L'analyse des données de votre leader vous permet-elle de dire qu'il est encore plus fort que l'année dernière ?
"Oui, les infos récoltées par les différents instruments de mesure le prouvent, mais c'est assez normal. Il est encore tellement jeune qu'il va continuer à progresser. Il a deux grands tours derrière lui désormais !"
Un lien très fort semble vous unir. Le Slovène a par exemple tenu à vous dédier son succès dans le chrono de Laval. D'où vient cette complicité ?
"Très vite, et de manière naturelle, Tadej a placé une totale confiance en moi. C'est le premier des grands champions avec qui j'ai eu l'opportunité de travailler qui me suit les yeux fermés. L'année dernière, il m'a par exemple demandé ce qu'il devait adopter comme braquet pour le chrono de la Planche des Belles Filles. Cela a fait naître un profond respect mutuel qui reste la base de ce qui nous unit."
L'émotion que vous avez vécue en 2020 lors de la victoire du Slovène sur le Tour est-elle la plus forte qu'il vous ait été donné de vivre dans votre carrière ?
"Oui, totalement. Je crois que le contraste entre le creux que j'avais vécu en 2019 lors de la phase la plus pénible de mon traitement contre le cancer et l'euphorie de remporter la plus grande course du monde a sans doute accentué la force de ce sentiment. Les contrastes de la vie participent à la rendre magique."
Avez-vous prévu de rejoindre Paris pour l'arrivée du Tour où votre leader pourrait bien fêter son deuxième sacre de rang ?
"Non, mais je serai en revanche présent sur le chrono de Libourne samedi. Tadej m'a demandé d'être là pour ce rendez-vous important. Je pars jeudi pour la région bordelaise où j'irai analyser le tracé. Je rentrerai ensuite chez moi samedi soir. Je ne suis pas un rouage essentiel à l'équipe sur cette édition mais Tadej a insisté en me disant que tout le monde m'attendait à Bordeaux. J'espère qu'on aura l'occasion de trinquer autour d'un bon verre de vin samedi soir (rires)… "
Comme toujours lorsqu'un coureur domine, Pogacar suscite certaines suspicions chez une partie des observateurs. Comment accueillez-vous cette méfiance ?
"Au regard de l'histoire de notre sport, je la conçois totalement. Je trouve toutefois qu'émettre un tas d'insinuations sans aucun élément concret, quel qu'il soit, c'est dommage pour un jeune gars comme ça…"
Pensez-vous que Van Aert puisse devenir un jour un rival sérieux de Tadej pour la victoire sur le Tour ?
"Oui, j'en suis convaincu. S'il accepte de mettre de côté le cyclo-cross et de moins courir lors de la campagne des classiques, il peut gagner le Tour. On a déjà vu cela avec des coureurs comme Thomas ou Wiggins. Je ne dirais pas qu'il est capable de remporter la Grande Boucle trois fois mais avec sa classe, ses caractéristiques et entouré d'une équipe construite dans cette perspective, il en est capable."