Ives Serneels: "Être sélectionneur pendant 20 ans? Ce serait unique"
Ives Serneels, le sélectionneur des Flames, revient sur dix belles années à la tête de l'équipe nationale. Avant d'entamer une nouvelle décennie? Entretien.
- Publié le 29-05-2021 à 20h03
- Mis à jour le 30-05-2021 à 13h37

Ce lundi 24 mai, Ives Serneels a pu célébrer les dix ans de son premier match sur le banc des Red Flames. Pour ses débuts en tant que sélectionneur en 2011, celui qui avait été champion avec le Lierse en 1997 avait guidé les "Diablesses" (l'ancienne appellation de l'équipe nationale) vers une surprenante victoire face à la Corée du Nord (1-0). Avant ce succès, pourtant, l'équipe nationale n'avait plus disputé le moindre match en plus de dix mois et les structures mises en place étaient des plus précaires. "La Corée du Nord faisait partie du top 15 mondial et nous étions 35es au classement FIFA", dit Serneels.
Une décennie plus tard, alors que les qualifications pour la Coupe du monde 2023 débuteront en septembre, les Flames pointent à la 18e place du classement FIFA. Mais elles ont surtout assuré leur billet pour un deuxième grand tournoi : l'Euro 2022 (après celui de 2017). De quoi illustrer l'énorme progression effectuée sous l'impulsion de Serneels qui, pour l'occasion, se livre.
Si nous vous avions dit, avant ce match face à la Corée du Nord le 24 mai 2011, que vous seriez encore à la tête des Red Flames dix ans plus tard, l'auriez-vous cru ?
"Bonne question. Avant que je ne commence, j'ai essayé de m'informer le plus largement possible dans le but de réussir mon départ avec les Diablesses. C'était la priorité des premières semaines et ça me paraissait logique vu la taille du défi à ce moment-là. En toute honnêteté, je ne me suis jamais posé la question de la durée. Je voulais surtout bien commencer et je ne considérais pas encore le long terme. Mais cet aspect a pris de plus en plus d'importance au fil des années. Nous avons commencé en 2011 avec plusieurs objectifs et nous avions confiance en nos capacités. Nous voilà dix ans plus tard… avec des objectifs totalement différents."
Justement, quels étaient les grands défis au départ ?
"Si une équipe ne joue pas le moindre match en l'espace de dix mois, il y a forcément un peu de frustration. Je l'ai sentie lors de mes premiers entretiens. Les joueuses ne sentaient pas comme des représentantes d'un pays. J'ai mis l'accent là-dessus, c'était la première étape : instaurer un minimum de professionnalisme et bien faire ressentir que l'équipe faisait bel et bien partie de la fédération."
Vous avez parcouru un sacré bout de chemin depuis. Quelle a été votre plus beau souvenir ?
"Je pense que ça a été ce moment de joie partagé avec tout le groupe à l'aéroport de Zaventem en septembre 2016. Nous venions de gagner en Serbie (1-3) et nous savions que si l'Allemagne gagnait en Russie, nous serions qualifiés pour l'Euro 2017. Les joueuses se préparaient à un "moment suprême" et nous avions tous mis tous les téléphones dans un sac. Puis, elles m'ont demandé de révéler le résultat (NdlR : 0-4 pour les Allemandes). Ce moment ne me quittera plus… Il y a également eu des prestations après lesquelles j'étais extrêmement fier. Par exemple ce premier match, face à la Corée du Nord, lors duquel j'avais déjà remarqué une excellente mentalité. Ou cette victoire face à la Norvège à l'Euro ou ce match nul en Angleterre en qualifications devant 12 000 supporters. Sur ces dix ans, il y en a eu tellement. Mais ce moment à Zaventem garde une saveur particulière."
Y a-t-il un compliment qui vous a particulièrement touché lors de cette dernière décennie ?
"Je profite de chaque moment avec ce groupe. Mais après cette deuxième qualification pour l'Euro, comme d'habitude, nous avons fait des entretiens individuels lors desquels j'ai tenu à remercier et féliciter chacune des joueuses pour leur campagne. De leur côté, elles ont été plusieurs à me dire : 'Coach, nous sommes aussi très heureuses de travailler et de vivre ces moments avec vous'. Tout cela a été dit d'une manière très humaine et chaleureuse. Dans le sport de haut niveau, il y a parfois des choix difficiles à faire, de l'euphorie, de la déception… Mais, même après dix ans, ces mots m'ont particulièrement touché."
Dans l'autre sens maintenant : si vous aviez l'opportunité de rejouer un match en particulier, lequel serait-ce ?
"C'est difficile parce que nous en avons déjà disputé plus d'une centaine (rires). Je pense que ce serait le match face au Portugal lors de la précédente campagne de qualification. Nous avons inscrit le 1-0 à la 88e minute et puis nous encaissons un but égalisateur à la 90e. C'est dangereux à dire, mais je pense que si nous rejouons ce match aujourd'hui, nous ne perdrions pas de points. Nous sommes passés en un rien de temps de l'euphorie à la déception. Mais ce match reste une grande leçon pour nous et il a aussi soudé encore davantage les liens qui nous unissent."
Avec le recul, d'un point de vue personnel, de quels accomplissements êtes-vous le plus fier ?
"Sur le plan personnel, je suis content d'avoir pu assister à l'éclosion de nombreuses joueuses. J'ai vu des filles devenir des femmes. J'ai vu des joueuses introverties s'épanouir, s'ouvrir. Je suis très heureux du fait d'avoir pu m'entourer d'un excellent staff, dont la plupart des membres travaillent ensemble depuis 7-8 ans. Cela noue des liens. Il y a des joueuses qui ont disputé près d'une centaine de matchs. Ce sont des aspects qui me réjouissent et je pense que tout cela fait partie du rôle d'un coach. De mon côté, j'ai aussi appris énormément de mes joueuses."
Vous serez encore là dans dix ans ?
"(Rires) À mes débuts, je ne me posais pas encore la question de savoir si je serais encore là une décennie plus tard. En fait, je ne me suis jamais demandé jusque quand je resterai ou jusque quand je voudrai faire ça. Parce qu'il y a toujours un processus enclenché, des étapes à franchir… Être sélectionneur pendant 20 ans serait unique. Chaque jour, je me dis de plus en plus que je voudrais toujours signifier quelque chose dans le football féminin parce que les joueuses ont gagné mon cœur. Cela vaut tant pour les Red Flames que pour les espoirs qui brillent en équipe de jeunes. On ne sait jamais ce qu'il va se passer dans le football, mais je pense que je serai encore impliqué pendant un certain temps (sourire). Je veux communiquer mon expérience et mon savoir avec les joueuses, mais aussi d'autres coachs. Les prochaines étapes à franchir seront difficiles et elles constituent un fameux challenge. "
Vous avez certainement encore énormément d'ambitions. Laquelle se situe tout en haut de votre liste ?
"Si je devais citer une ambition, ce serait évidemment de se qualifier pour une Coupe du monde. Nous avons participé à un Euro et nous allons encore être de la partie une seconde fois. Mais nous n'avons jamais disputé une Coupe du monde. C'est un défi plus compliqué que de se qualifier pour un Euro, mais nous voulons le relever. Nous allons faire de notre mieux lors de l'Euro, mais un Mondial constitue un rêve."
Que manque-t-il encore à cette équipe pour se qualifier pour une Coupe du monde ?
"Nous devons encore effectuer des progrès au niveau de notre intensité, de notre force physique et de notre vitesse d'exécution. Je l'ai dit à mes joueuses : ce n'est pas du tout un scandale, car cela fait partie du processus et c'est quelque chose sur lequel nous allons et voulons travailler. Mais c'est certainement cette puissance, cette force qu'on aperçoit dans les équipes du top 8 européen. On voit de plus en plus d'équipes qui évoluent de manière plus professionnelle. Je pense que c'est quelque chose vers laquelle nous devons tendre aussi et travailler ensemble pour y parvenir : permettre aux joueuses de devenir pro, de vivre de ce sport. Je pense que ce serait un déjà un premier pas intermédiaire. Pour citer un exemple, Justine Vanhaevermaet est quelqu'un qui combinait encore récemment le football et le travail. À un certain moment, nous lui avons dit que sa progression ne se déroulait pas comme nous le voulions et nous lui avons avoué qu'il existait une chance qu'elle ne soit plus reprise. Et elle a pris la décision de s'investir à 100 % dans le football. Mais les joueuses doivent pouvoir avoir l'opportunité de faire ce choix. Je crois que c'est la prochaine étape : que le plus de joueuses possible deviennent semi-pro ou professionnelles. Sinon nos ambitions pourraient être freinées. Il faut que tout le monde s'investisse."
La Belgique est candidate à l'organisation du Mondial 2027, avec les Pays-Bas et l'Allemagne. Ce serait un rêve de voir un tel évènement être organisé sur nos terres ?
"Oui. Le nombre de personnes qui ont travaillé au profit du football féminin ces dernières années… C'est du jamais vu. Qui aurait pu croire il y a 3 ou 4 ans, voire il y a 10 ans, que la Belgique pourrait se porter candidate à l'organisation d'une Coupe du monde ? Il ne faut pas non plus oublier que nous organisons l'Euro U19 en 2023. Cela prouve qu'on s'investit à fond dans l'évolution (du football féminin). Le projet s'inscrit parfaitement dans notre processus. Le football féminin peut être un excellent exemple pour la société, au niveau des droits des femmes… Ce genre d'initiative peut réveiller les consciences."