La révolution "Tatane" de Vikash Dhorasoo
Ancien international français, Vikash Dhorasoo évoque sa vision du football, aux antipodes du modèle en vigueur actuellement. Contre un système où "on force le mouvement pour que l'argent coule à flots". Entretien.
- Publié le 23-06-2013 à 05h34
- Mis à jour le 23-06-2013 à 09h52

Les yeux sont fatigués mais le débit de paroles est régulier. Jeudi, Vikash Dhorasoo était à Bruxelles à l'occasion du lancement européen d'Educasport, un forum organisé par l'Agence pour l'éducation par le Sport (Apes). L'occasion d'évoquer avec lui sa vision du football loin de la pensée uniforme du microcosme dans lequel il a baigné.
Vikash, d'où vous vient cette image de footballeur engagé ?
"Je viens d'un milieu populaire, d'un quartier modeste. Mes parents étaient ouvriers et syndiqués, militants. On avait une conscience politique très forte dans la famille. Je l'ai gardé en grandissant."
Justement, avoir une conscience politique dans un milieu lisse est un fait rare.
"Vous savez, on forme des joueurs à servir le capitalisme, le business, à être transféré. Comme le système fonctionne sur les transferts, on fait tout pour qu'il soit déconnecté de la réalité pour pouvoir être transféré le plus facilement possible. Moi, j'étais connecté à ma vie mais j'ai servi aussi ce système. Mais, je n'ai pas de problème avec cela et j'ai toujours eu conscience que ce n'était pas le modèle économique idéal, qu'il y avait moyen de faire mieux ou en tout cas de faire en sorte que le footballeur reprenne sa vraie place, celle de sportif, de dieu du stade et pas celle d'un ouvrier privilégié."
Vous tenez un discours fort, seriez-vous prêt à le mettre en œuvre dans le monde du football professionnel actuel ?
"Tatane essaye de le faire. Aujourd'hui, Tatane doit grossir, prendre de l'envergure, titiller les politiques. Si on embarque des gens, qu'on devient une menace, on sera pris en compte. Aujourd'hui, on n'est pas pris en compte mais notre ambition passe par de petits événements qu'on veut soutenir et enclencher. Aujourd'hui, on est dans le durable et le joyeux. On en parle dans l'écologie. L'Apes aussi parle d'économie durable, de sport durable. On ne peut plus être les uns contre les autres. On milite pour un foot joyeux. La première phrase de Tatane, c'est on a perdu, on a gagné, on s'est bien amusé. On est dans l'action, dans le concret. On croit au rêve, à l'utopie, on a un autre réalisme que d'autres personnes. Et pourquoi notre réalisme ne serait pas mieux que celui des autres ? C'est un autre positionnement, beaucoup de gens nous rejoignent et je me rends compte qu'on est nombreux à penser cela."
Que vous êtes nombreux donc à rejeter le modèle dominant…
"Ce n'est pas parce que le système en place est fort et puissant qu'il ne faut rien faire. Ce n'est pas parce que tout le monde nous dit que c'est un combat perdu d'avance qu'il ne faut rien faire. Mes parents étaient dans la rue, se sont battus pour gagner des choses alors qu'on leur disait que c'était perdu d'avance."
Tatane, n'est-ce pas une sorte de révolution du football ?
"Non, pas du tout. C'est simplement qu'il y a des choses à faire autrement. Un exemple, nous sommes pour la suppression des indemnités de transferts et j'espère qu'on défendra un jour une loi européenne pour que cela n'existe plus. On ne comprend pas pourquoi cela existe. Le football est un des rares métiers au monde où pour débaucher quelqu'un, il y a de l'argent qui circule d'une entreprise à une autre."
Et que proposez-vous alors ?
"Soit tu as des contrats courts et tu vas au bout, soit un contrat à durée indéterminée. Si tu veux un joueur, tu lui offres un meilleur salaire. Pourquoi il y a des indemnités de transferts ? Parce que le foot marche sur une rupture de CDD qui a permis à un marché de se créer et qui permet à tout le monde de s'en mettre plein les poches. Imaginez maintenant qu'aucun joueur ne bouge sur le marché des transferts : le business ne marche plus. Idem si peu de joueurs bougent. Ils ont intérêt à ce que cela bouge tout le temps. Mais pourquoi ? Pourquoi Cristiano Ronaldo devrait aller à Manchester ? C'est juste n'importe quoi. On force le système, le mouvement pour que l'argent circule et coule à flots."
