Hydroxychloroquine et chloroquine : stop ou encore ? L'OMS a tranché
Hydroxychloroquine et chloroquine : stop ou encore ?
- Publié le 25-05-2020 à 19h43
- Mis à jour le 26-05-2020 à 17h01

Hydroxychloroquine et chloroquine : stop ou encore ?
C'est une question qui, depuis quelques semaines, fait débat et partage les scientifiques. Et pas que… D'un côté, il y a les convaincus avec, en chefs de file, l'illustre professeur français, Didier Raoult, et l'inénarrable président américain Donald Trump, qui s'administre le traitement à titre préventif… De l'autre, les détracteurs avec, entre les deux, les sceptiques et les sages qui attendent humblement les résultats probants d'une étude clinique digne de ce nom. Discovery ? ReCovery ? Solidarity ? Seul un essai clinique dit randomisé permettra en effet d'établir un lien formel de causalité.
En attendant, se contentant d'observer l'effet possible d'un traitement sur un groupe défini, une étude dite observationnelle, parue vendredi dernier dans la prestigieuse revue anglaise The Lancet, a fait grand bruit et ravivé les passions. Le virologue Raoult a resurgi et rugi. Sur base de quoi, l'Organisation mondiale de la santé (OMS), quant à elle, vient de trancher ce lundi arès-midi, en prenant la décision de suspendre temporairement par mesure de précaution les essais cliniques avec l'hydroxychloroquine qu'elle mène avec ses partenaires dans plusieurs pays.
Cette décision fait suite à la publication d'une étude vendredi dans la revue médicale The Lancet jugeant inefficace voire néfaste le recours à la chloroquine ou à ses dérivés comme l'hydroxychloroquine contre le Covid-19, a indiqué le directeur général de l'OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, au cours d'une conférence de presse virtuelle.
Une étude portant sur 96 032 patients
De cette étude – la plus grande à avoir été menée à ce jour sur l'hydroxychloroquine (ou Plaquenil) -, dirigée par Mandeep Mehra, médecin et professeur à la faculté de médecine de Harvard aux Etats-Unis, il est ressorti des résultats pour le moins inquiétants. Près de 15 000 patients traités par hydroxychloroquine ou chloroquine entre le 20 décembre 2019 et le 14 avril 2020 ont été comparés à 81 000 patients n'en ayant pas reçu.
L'étude suggère que l'administration d'hydroxychloroquine et de chloroquine (associée ou non avec un antibiotique) dans les 48 heures suivant le diagnostic, représenterait "un risque accru d'apparition d'arythmie ventriculaire et de décès à l'hôpital". Plus précisément, le risque de mortalité était de 9,3 % dans le groupe témoin, contre 13 % chez les patients traités avec ces molécules. Quant au taux d'arythmies cardiaques, il était de 8 % pour les patients ayant reçu de l'hydroxychloroquine avec antibiotique (protocole du Pr Raoult), contre 0,3 % dans le groupe témoin.
Quid de l'étude Discovery ?
Des résultats qui ont mené à la suspension temporaire du bras de l'étude Discovery, dans lequel des patients recevaient ce traitement. De quoi aussi mener à une révision des protocoles thérapeutiques auxquels recourent les hôpitaux, dont ceux de Belgique ? C'est évidemment une question que l'on est en droit de se poser suite à cette étude, même si les auteurs eux-mêmes en soulignent les limites et le fait que "des essais cliniques randomisés seront nécessaires avant de pouvoir tirer des conclusions sur les avantages ou les inconvénients de ces agents chez les patients atteints de COVID-19".
En attendant, aux Cliniques universitaires Saint-Luc, où l'on a bien pris connaissance de l'étude du Lancet, "des réflexions sont en cours à ce sujet, nous a-t-on dit lundi avant la décision de l'OMS. Depuis le début de la pandémie, les infectiologues des Cliniques, qui suivent de très près toute la littérature médicale autour du Covid-19, respectent dans leur approche thérapeutique les recommandations officielles émises par Sciensano". Des recommandations faites par un groupe d'experts et qui pourraient d'ailleurs prochainement changer au vu des nouveaux résultats et de cette décision
L'hydroxychloroquine abandonnée à Erasme hors études cliniques
A l'hôpital Erasme, il n'en va pas (plus) de même. Si au début de l'épidémie, on administrait l'hydroxychloroquine aux patients à un stade sévère de la maladie, cela fait deux ou trois semaines que le traitement a été abandonné, si ce n'est dans le cadre d'études cliniques ou quand nécessaire pour certains patients. Depuis peu, l'hôpital Erasme participe en effet à l'essai Discovery, pour lequel certains patients recevaient jusqu'ici de l'hydroxychloroquine et allaient être comparés à d'autres types de traitements ou à de simples soins supportifs.
"Lorsque l'on se trouve face à un nouveau virus et des traitements à mettre en place, l'important est d'avoir la rigueur nécessaire pour pouvoir démontrer si un traitement est d'abord suffisamment sûr pour les patients et assez efficace pour pouvoir le recommander, nous dit le Pr Jean-Christophe Goffard, directeur du Service de médecine interne à l'hôpital Erasme. Et pour savoir cela, il faut faire des études cliniques, idéalement qui puissent être comparables (randomisées)".
Jusqu'ici, comme le rappelle ce spécialiste, l'hydroxychloroquine a été administrée faute d'autre traitement existant, "vu que, dans d'autres pathologies (lupus érythémateux et polyarthrite rhumatoïde), il y avait peu de toxicité liée à ce traitement chez ces patients, très différents des patients souvent âgés touchés par le Covid-19".
Depuis la parution de l'étude internationale parue dans The Lancet et même déjà avant, alors que des résultats d'autres essais plus modestes semblaient eux aussi peu convaincants voire carrément défavorables à l'hydroxychloroquine, on pouvait donc s'attendre à ce que le bras de l'étude Discovery (recourant à hydroxychloroquine, avec ou sans macrolides) soit abandonné. "Mon avis est que ce bras n'a plus aucun sens et qu'il ne doit plus continuer, nous avait dit le Pr Goffard, avant que tombe la décision de l'OMS qui lui aura donné raison. Le nombre de patients inclus dans ce bras est suffisamment important pour dire que, si bénéfice ou dommage il y a, ils seront minimes. L'étude du Lancet donne malgré tout un signal inquiétant. On pourrait en effet envisager de poursuivre des études en ayant des critères de sélection bien nets des patients. Mais, très clairement, utiliser l'hydroxychloroquine en-dehors de ce cadre-là n'a pas de sens. Et est-ce éthique ? Non seulement ces patients courent peut-être un risque mais en plus ils ne bénéficient pas d'un autre traitement peut-être, lui, efficace. Il revient au comité de surveillance et de suivi de l'essai de le déterminer avec tous les éléments déjà disponibles de l'étude en cours". Voilà qui est à présent tranché.
Les patients reçoivent les soins supportifs
Suivant cette logique, depuis ces dernières semaines, les patients atteints de Covid-19 sont traités à l'hôpital Erasme, comme d'autres pathologies de ce type, avec des soins de support. S'ils sont inclus dès que possible dans des études cliniques, "les patients reçoivent ce qui est essentiel pour passer le cap de l'infection, c'est-à-dire un support ventilatoire quand ils en ont besoin, de l'oxygène, une ventilation non-invasive…"
"Il est clair que nous sommes très démunis, mais on doit accepter malheureusement une temporalité qui est terrible, évidemment, quand on est atteint d'une maladie aiguë qui touche autant de monde, reconnaît le Pr Goffard. Cela dit, personne n'a tort ou raison. Le Pr Raoult croit réellement à son hypothèse, sur base d'études in vitro. Et c'est la base pour commencer une étude. Personnellement, je ne suis pas convaincu. Et d'ailleurs, lorsque j'ai attrapé le virus fin mars, je n'ai pas pris d'hydroxychloroquine, mon état ne nécessitant pas d'hospitalisation. Cela dit, il n'est absolument pas question de critiquer qui en donnerait encore. On doit simplement accepter une part de risque dans tout ce que l'on fait avec un nouveau virus et savoir que la recherche d'un traitement prendra du temps sur des chemins inconnus".