Berbatov, le foot en pantoufles
À 32 ans, Dimitar Berbatov fait les beaux jours de Fulham. Avec beaucoup de talent et une allergie au travail. Retour sur une carrière folle entre enlèvement, transferts avortés, finales perdues, inspirations géniales et retours en marchant. Portrait.
- Publié le 03-10-2013 à 08h59
- Mis à jour le 05-02-2014 à 11h03
Avec son teint blafard et son allure rachitique, Dimitar Berbatov ressemble presque à une apparition tout droit sortie de l'au-delà pour venir hanter les pelouses de Londres. Sosie non-officiel d'Andy Garcia, le Bulgare a pourtant une dégaine qui le rendrait plus crédible dans Le retour de Dracula que dans Le Parrain. Bref, Dimitar ne ressemble pas à grand-chose. Jusqu'à ce qu'on lui mette un ballon entre les pieds. Là, le dandy venu de l'Est devient un génie. Mais un génie fainéant. Itinéraire d'un talent fou, entre enlèvement, finales perdues, buts à la pelle et retours en marchant.
Stoichkov? Non, Shearer
Le jour où Macclesfield voit naitre l'improbable Peter Crouch, Dimitar Berbatov quitte le ventre de sa handballeuse de mère à l'autre bout de l'Europe. La ville de Blagoevgrad ne le sait pas encore, mais en ce 30 janvier 1981, elle vient d'accueillir le seul Bulgare à pouvoir regarder Hristo Stoichkov dans le blanc des yeux au moment de parler football.
Le football, c'est la marmite de potion magique de Berbatov. Le paternel a fait les beaux jours du Pirin, le club de la ville, et berce son fils en lui chantant les exploits de Marco van Basten. L'homme aux trois Ballons d'Or devient rapidement le premier idole d'un Berbatov qui, à l'époque, ne fait déjà rien comme les autres. Quand toute la jeunesse bulgare n'a d'yeux que pour l'icône nationale Hristo Stoichkov, le jeune Dimitar tombe amoureux du besogneux avant-centre british Alan Shearer lors de l'Euro 96, au point de dormir avec un maillot de Newcastle floqué de son nom et du neuf fétiche de la star des Magpies. À l'époque, déjà, l'Angleterre fait rêver ce jeune bulgare qui apprend l'anglais en singeant Andy Garcia dans The GodFather.
Le premier maillot de Dimitar, c'est donc celui du Pirin Blagoevgrad. Comme son père, Berbatov fait ses classes chez les Aigles. Mais contrairement au paternel, il n'évoluera jamais sous le maillot vert de l'équipe fanion. Son sens du but aussi aiguisé que la pointe d'un parapluie bulgare et sa classe attirent l'œil de Dimitar Penev, l'homme fort du CSKA Sofia qui, après Stoichkov et Kostadinov, met le grappin sur un nouveau diamant du football bulgare.
Des buts et un enlèvement
À 17 ans, Berbatov débarque dans le plus grand club du pays. À Sofia, personne ne le sait encore, mais le club est à l'aube d'une période de disette qui va durer quinze saisons. Autant d'années sans titre, à se contenter de l'une ou l'autre coupe nationale, comme c'est le cas lors de cette saison 98-99 où Dimitar fait ses débuts avec l'équipe première.
La fameuse Coupe des Coupes ayant connu ses dernières heures en fin de saison précédente, c'est donc en Coupe de l'UEFA que Berbatov découvre l'Europe. Et ce sont les Magpies du grand Alan Shearer qui se dressent sur la route des modestes Bulgares. L'idole s'impose 2-0 face à un élève encore très loin du niveau affiché par son maitre. Mais cette année-là, Dimitar prend son envol.
Avec ses quatorze roses plantées dans les rectangles verts de tout le pays en l'espace de 27 rencontres, Berbatov commence à se faire un nom sur les rives de l'Iskar. L'attaquant commence à faire du bruit, et attire les convoitises. Celles de Georgi Iliev, notamment. Mafieux notoire, l'homme est aussi impliqué dans les trafics de drogue que dans le football. Pour aider son Levski Kjustendil à atteindre les sommets du ballon rond bulgare, Iliev se met donc en tête d'attirer Berbatov. Et pour le convaincre, il utilise "ses" méthodes: un enlèvement en plein entrainement, tout simplement. Dimitar ne cède pas face aux intimidations: il quittera bientôt le CSKA, mais pas pour s'exiler dans le joujou d'un mafioso local. La grande Europe appelle déjà l'avant bulgare.
Un Bulgare à Neverkusen
Lecce frappe à la porte de Sofia. Pantaleo Corvino, célèbre recruteur de la Botte, est tombé sous le charme du dandy du CSKA. Berbatov se rend dans les Pouilles pour passer les inévitables tests médicaux, et la Gazzetta annonce même que la signature est actée. Pourtant, l'opération capote au dernier moment. Dimitar aurait demandé beaucoup plus d'argent au moment de signer son contrat. Le club apulien refuse, Berba claque la porte et retourne à Sofia la tête haute.
Six mois, onze matches et neuf buts plus tard, c'est Leverkusen qui sort le carnet de chèques. 1,3 million d'euros pour le club de l'armée bulgare, et un beau contrat pour un Berbatov prié d'aller faire ses armes avec l'équipe B, en cinquième division allemande. Procédure "standard" pour un jeune arrivé au cœur de l'hiver, et à qui on laisse six mois pour s'acclimater. Sauf que Berbatov est pressé: il marque six fois, comme six coups frappés aux portes de l'équipe première en sept rencontres. Klaus Toppmöller entend l'appel et intègre le Bulgare à son noyau pour la saison 2001-2002. Sans doute la plus folle de l'Histoire du Bayer.
Première apparition en préparation, et premier triplé pour Berba face à DC United. Pour sa découverte de la Bundesliga, Dimitar facture seize buts en championnat, et fête son dépucelage en Ligue des Champions avec une balle au fond des filets lors de ce quart de finale retour complètement fou remporté 4-2 face à Liverpool. La suite, tout le monde la connait: en quelques jours, le Bayer est grillé en championnat et battu par Schalke en finale de la Coupe. Leverkusen devient Neverkusen lors de la finale de la Ligue des Champions. Berbatov regarde le début de rencontre du banc. Dimitar monte à la 39e, histoire d'être aux premières loges pour admirer le ballet zidanesque: un pied gauche lancé avec l'agilité d'une ballerine et la force d'un kick-boxer pour maltraiter le cuir en direction de la lucarne. Bayer redouble sa production d'aspirine. Cette saison-là, c'est tout Leverkusen qui a mal à la tête.
Des buts, encore des buts, mais pas de titres
Fatalement, la saison suivante pue le scénario-catastrophe: Leverkusen n'en touche pas une en championnat et se fait ramasser en Ligue des Champions. Berbatov, devenu titulaire à la pointe de l'attaque rouge et noire, aligne des prestations aussi pâles que son visage: trois petits buts seulement en Bundesliga, où le Bayer se sauve de justesse en fin d'exercice, et deux en C1, dont un contre Man U, histoire que Sir Alex note son nom sur son petit carnet entre deux mâchages de chewing-gum.
Berbatov se réveille la saison suivante, et enchaine trois saisons pleines en flirtant avec un titre de meilleur buteur de Bundesliga qu'il ne parviendra jamais à conquérir, malgré des avances répétées à coups de tête et de ballons amoureusement déposés au fond des filets. Malheureusement pour le Don Juan des Carpates, d'autres se montreront encore plus entreprenants que lui: Ailton d'abord, qui mangeait sans doute un hamburger chaque fois qu'il marquait, seule explication pour son gabarit improbable. Marek Mintal ensuite, que l'on surnommait déjà le fantôme quand il plantait des buts chaque semaine, et qui mérite encore plus son surnom depuis. Klose, enfin, qui coiffe au poteau un Dimitar au sommet de son art - 21 buts et 10 assists - pour sa dernière saison chez les Teutons.
Entre temps, Berbatov a qualifié la Bulgarie pour un Euro 2004 qu'elle a traversé sans marquer le moindre point. La star nationale enfile le brassard de la sélection en même temps qu'il traverse la Manche pour rejoindre le nord de Londres. Les riches Spurs déboursent seize millions pour s'offrir un joueur qui colle à merveille avec les habitudes de la maison: beaucoup de talent, une classe folle, mais pas assez de volonté et de hargne pour tutoyer les sommets. Un apôtre du football romantique comme White Hart Lane les adore.
Berbatov et la classe spurs
Dès sa première saison dans le brouillard londonien, Dimitar Berbatov trouve un compère de choix en la personne de Robbie Keane. Un Irlandais teigneux qui court partout et travaille pour deux: l'antithèse est parfaite, et la complémentarité aussi. Le couple se partage tout: la cinquième place du classement des buteurs (12 buts), et même le titre de Joueur du mois d'avril en Premier League. Déjà, Dimitar a trouvé sa spécialité: claquer des buts contre les sans-grade, et ne pas trop forcer son talent contre le Big Four.
Le truc, c'est que même sans forcer, ça passe parfois tout seul. Comme la saison suivante où la pêche miraculeuse de Berba chiffre quinze gros poissons, et quelques gros. Le Bulgare marque contre Man U, Chelsea ou Arsenal - un bon truc pour être bien vu par les supporters des Spurs, et s'offre surtout un quadruplé lors du spectaculaire 6-4 face à Reading.
Et puis, histoire de quitter White Hart Lane en beauté, Berbatov décide de jouer "pour du vrai" face à Chelsea, en finale de la Coupe de la Ligue. Il claque un but, et Tottenham s'impose 2-1. Premier trophée du club depuis 1991. Histoire de graver son nom et son neuf dans les mémoires avant de s'envoler pour Manchester voir si l'haleine de Sir Alex est vraiment meilleure grâce à ce chewing-gum qu'il mâche depuis des années. Daniel Levy, fin négociateur, récupère quarante millions de livres dans l'aventure. Le président des Spurs a le sens des affaires.
Génial et glacial
Chez les champions d'Europe, le dandy débarque dans l'ombre d'un étincelant Ronaldo qui attend son premier Ballon d'Or, et d'un Rooney qui court autant de kilomètres en un match que Berba en un mois. Forcément, les supporters ne tombent pas amoureux de ce Bulgare qui ne se met en route que quand le ballon arrive dans ses pieds. Même le Sun, pourtant plus branché grosses poitrines qu'amorties de la poitrine, questionne le joueur sur sa fainéantise. Le sosie d'Andy Garcia répond sans se démonter: "Il existe un proverbe en Bulgarie qui dit que le talent rend les efforts inutiles. Et c'est grâce à ça que j'en suis là aujourd'hui. J'essaie de marquer de beaux buts, de faire de beaux assists. Mais vous ne me verrez jamais courir aux quatre coins du terrain. Jamais." Ca a le mérite d'être clair.
Côté buts, il plante treize fois entre la C1 et la Premier League. Dans des matches qui sentent bon l'avalanche de buts, évidemment. Dimi est rarement décisif, mais toujours beau. Comme cet après-midi d'octobre où, lancé en profondeur par Anderson, Berbatop réalise une roulette hallucinante le long de la ligne de but pour enrhumer un défenseur de West Ham qui se demande sans doute encore aujourd'hui ce qui lui est arrivé, avant d'offrir le but à un Ronaldo déjà opportuniste. Le tout avec une distance presque flippante, sans la moindre explosion de joie. Comme si tout cela était normal.
Mais en fin de saison, les supporters l'ont déjà oublié. Ils se rappellent surtout de cette finale de C1 traversée comme un fantôme, muselé par un Piqué qui était encore, à l'époque, un vrai joueur de football. Et de ce tir au but raté contre Everton en demi-finale de Cup. Une sorte de passe dans les pieds que Tim Howard aurait pu contrôler sans plonger. Berbatov devient un génie incompris, donne des cauchemars au Théâtre des rêves, et ce ne sont pas ses douze buts inscrits contre des équipes mûres pour la D2 la saison suivante qui lui redonnent du crédit.
Meilleur buteur...en tribunes
La saison 2010-2011, Berba la commence en marquant. Le premier but de la saison contre Newcastle, c'est pour lui. Il terminera l'année avec vingt buts, et un titre de meilleur artificier de Premier League partagé avec son équipier Carlos Tevez. Et comme d'hab, Dimitar y met les formes: un quintuplé contre Blackburn, un triplé contre Birmingham, et surtout un autre contre Liverpool, avec un incroyable ciseau retourné comme cerise sur le gâteau de ce 3-2 acquis contre le rival historique des Red Devils.
Le Bulgare a enfin conquis Old Trafford, mais toujours pas cette Europe qui se refuse inlassablement à lui. La finale contre Barcelone, il la vit même depuis les tribunes de Wembley. Sir Alex Ferguson lui a préféré un Michael Owen. Un mec qui a joué son dernier bon ballon avec les mains en 2001. Un Ballon d'Or. "J'aurais peut-être dû quitter le club à ce moment-là", déclarera plus tard Berbatov, touché en plein coeur par le choix de Sir Alex.
Il aurait en effet été bien inspiré car l'année suivante, Chicharito et Welbeck passent devant lui dans la hiérarchie des attaquants mancuniens. La faute à un changement de style de jeu, selon l'homme au chewing-gum. Berba claque quand même sept buts entre décembre et janvier, suffisant pour faire office de favori au titre de joueur bulgare de l'année. Le septuple lauréat décline: "S'il vous plait, ne votez plus pour moi. Je préfère voir un jeune joueur le recevoir." Mihaylov et une cheminée qui déborde de trophées remercient le choix du désormais ex-international, lassé de se taper des trips dans toute l'Europe pour louper tous les rendez-vous internationaux possibles.
Un vol Manchester-Londres avec escale en Italie
Après cette dernière saison qui lui aura notamment permis de retrouver le chemin des filets en Ligue des Champions, mais aussi d'expérimenter le poste d'arrière central un soir de Coupe de la Ligue face à Leeds après la blessure de Zeki Fryers, Berbatov aurait pu quitter Manchester sans faire trop de bruit, éclipsé par l'arrivée en grandes pompes de Robin van Persie. Il aurait pu, oui. Mais rappelez-vous que Dimitar ne fait rien comme les autres.
Les deux derniers jours du mercato méritent presque un film. En contact très avancé avec la Fiorentina, le Bulgare se fait offrir le billet d'avion par les dirigeants de la Viola pour passer les tests médicaux à l'ombre du stade Artemio Franchi. À l'atterissage du vol Manchester-Florence, pas de Berbatov. Dimitar est à Turin, en train de négocier avec une Juve toujours prête à se jouer des romantiques florentins.
Le dandy jouera donc en blanc et noir…mais pas à Turin. La faute à Madame Berbatov, qui préfère le brouillard londonien aux odeurs de pots d'échappement de l'industrielle ville du Piémont. Ce sera donc Fulham. Fatalement, la Fiorentina gronde. Réponse de Berbatov? "Je n'ai jamais rien promis. Ce n'est pas mon problème si quelqu'un est déçu. Après tout, je choisis où jouer." Évidemment, il ne rembourse pas le billet d'avion. On est gentleman ou on ne l'est pas. Dimitar n'a jamais dit qu'il l'était.
"Keep calm and pass me the ball"
À Craven Cottage, le dandy trouve enfin chaussure à son pied magique. Un club où il est le roi, où tous les fans chantent son nom quand ses exploits ne les laissent pas bouche bée. Parce qu'en un an, Berbatov a claqué quinze buts dans une équipe qui ne s'est sauvée que pour sept petits points. Et pour une fois, le Bulgare ne s'est pas contenté d'être élégant. Dimitar a aussi été décisif, avec notamment un doublé face à WBA pour ses débuts à domicile, un but décisif dans le derby londonien contre Tottenham ou deux réalisations face à Arsenal pour un 3-3 final complètement fou.
Mais que les fans se rassurent, Berbatov n'a pas oublié sa froide élégance teintée d'arrogance. Contre Southampton, il marque et soulève son maillot pour révéler un t-shirt marqué de la deuxième inscription la plus folle de l'histoire récente de Premier League, après le "Why always me?" balotellesque: "Keep calm and pass me the ball."
Pas tellement étonnant, finalement, de la part d'un joueur qui déclarait déjà quatre ans plus tôt: "Je regarde des matches, et je vois des gens qui paniquent quand ils reçoivent le ballon. Ils ont l'air si nerveux. Je suis tranquille, car je sais parfois ce que je vais faire avant de recevoir la balle." Après, évidemment, il ne le fait pas toujours. Tout dépend du nombre de mètres qu'il faut courir.
Guillaume Gautier
