Mehdi Nemmouche, l'homme qui "avait envie de fumer une petite Juive"
Le procès de Mehdi Nemmouche et Nacer Bendrer se tiendra sous haute sécurité.
- Publié le 06-01-2019 à 19h13
- Mis à jour le 07-01-2019 à 13h09

Le procès de Mehdi Nemmouche et Nacer Bendrer se tiendra sous haute sécurité. Les mesures prises sont comparables à celles prises lors du procès de Salah Abdeslam. Des barrières entoureront le palais de justice dont les abords seront interdits au stationnement. Sept semaines sont prévues pour ce procès d'assises où 120 témoins seront convoqués.
Ce sera la première fois depuis 1998 (procès des CCC) que des jurés seront amenés à juger dans un dossier à coloration terroriste. Après la constitution du jury (lundi), la lecture de l'acte d'accusation et de l'acte de défense (jeudi et vendredi), les deux accusés seront interrogés les mardi 15 et mercredi 16 janvier. Comme dans tout procès d'assise, les jurés sont tenus de respecter le secret des délibérations durant toute leur vie.
Quatre-vingt-deux secondes : c'est le temps qui aura suffi au tueur du Musée juif pour ôter quatre vies. Nous étions le samedi 24 mai 2014, veille d'élections. Le quartier était particulièrement animé, compte tenu du beau temps et de la tenue du Jazz Marathon. Des caméras ont tout filmé.
Les images montrent un homme qui sort une arme de poing d'un sac qu'il porte du côté gauche. Il la fait passer dans sa main droite. Il se positionne, bras tendu, derrière un couple qui regarde les présentoirs du Musée juif. Il fait feu, à deux reprises, quasiment à bout portant au niveau de la nuque ou de la tête. Emmanuel Riva et son épouse Miriam, venus d'Israël pour un citytrip à l'occasion de leur anniversaire de mariage, s'écroulent. Morts.
Il se dirige vers la porte du musée. Il pointe son arme vers Dominique Sabrier, une Française âgée de 66 ans, travaillant bénévolement à l'accueil. Lorsqu'il voit qu'Alexandre Strens, un homme solide de 26 ans, vient vers lui, il détourne son arme, le vise. Une des trois balles tirée l'atteint à la tête. Le jeune homme décédera quelques jours plus tard. Son arme s'enraie lorsque Mehdi la pointe vers Dominique Sabrier. Il recule, dépose ses sacs d'où il saisit une arme longue. Il n'est nullement impressionné par la porte automatique, qui s'est refermée alors qu'il était penché. Il tire dans la porte, l'ouvre d'un coup de pied. Il avance et abat d'une rafale Dominique Sabrier, accroupie derrière son bureau.
Une visiteuse du musée l'a aperçu : "J'avais l'impression de voir un soldat", expliquera-t-elle. Du trottoir d'en face, un couple a vu le tireur lorsqu'il s'est accroupi pour saisir l'arme longue. Entre deux salves, il a regardé vers la femme. Elle racontera qu'il paraissait très calme, concentré, "comme s'il ne s'était rien passé". Il lui a aussi fait penser à un militaire. Des témoins ont vu le tireur quitter les lieux. Il était calme, "limite nonchalant", dira un homme qui l'a vu de son balcon.
Arrêté dans le bus de la drogue
Six jours plus tard, les douaniers interceptent un homme à la gare de Marseille, à l'arrivée d'un bus Eurolines venu d'Amsterdam, via Bruxelles. La ligne est sensible car appréciée des petits trafiquants de drogue. Mehdi Nemmouche porte costume et cravate. C'est à lui qu'appartient un sac assez lourd, déposé sur un siège proche. Un douanier l'entrouvre. Il devine qu'il contient un fusil d'assaut emballé dans un drap. Mehdi Nemmouche se tait. Il est arrêté. En France, comme en Belgique où il sera extradé, il n'est pas très loquace. Mais ses sacs - il dira qu'il les a volés dans une Skoda stationnée à Bruxelles dont les portes n'étaient pas verrouillées - parleront pour lui.
Des indices à la pelle
Les éléments paraissent confondants. Son procès s'ouvre ce lundi avec la constitution du jury d'assises. "Après ces quatre ans, il espère voir son innocence reconnue", a dit Me Sébastien Courtoy, un de ses avocats, lors de l'audience préliminaire. Avec Mes Henri Laquay et Virginie Taelman, il entend demander l'acquittement d'un homme que quasiment tout désigne comme coupable.
Le revolver Llama, le fusil-mitrailleur de type Kalashnikov retrouvé dans ses bagages. Le premier contient encore 51 munitions et le second, 261. Les analyses ont mis en évidence la présence de nombreuses particules caractéristiques de résidus de tir sur les poignets et les épaules d'une de ses vestes. Enfin, il y a ces sept fichiers vidéo récupérés dans son ordinateur. Le plus long dure 52 secondes. On y entend une voix off, "impérieuse et gutturale", qui ne paraît pas naturelle. L'homme cite le nom arabe de l'État islamique et commente les images : "Voici les armes ainsi que la tenue vestimentaire que je portais le jour de l'attaque du Musée juif à Bruxelles." Il déplore que la caméra qu'il portait n'ait pas fonctionné ce jour-là. Et annonce : "Ce n'est que le début d'une longue série d'attaques sur la ville de Bruxelles, nous avons la ferme détermination à mettre cette ville à feu et à sang."
Mehdi Nemmouche refusera de se prêter à ce qu'il a nommé un "prélèvement de voix" pour déterminer si c'est bien lui. Un ingénieur a estimé que c'était probable, sur base d'une comparaison avec les enregistrements d'auditions lors de sa garde à vue.
Geôlier de l'État islamique
Cette voix, quatre hommes l'ont reconnue. Des journalistes français, enlevés en Syrie en juin 2013 et libérés un mois avant l'attentat au Musée juif. Ils reconnaissent un de leurs geôliers, particulièrement violent. Il tenait des propos antisémites et affirmait que "le plus grand mec que la France ait produit est Mohamed Merah". L'un d'eux, Didier François, ajoute que Mehdi Nemmouche répétait qu'il voulait faire comme Merah "et qu'il avait envie de fumer une petite Juive de quatre ans, c'est ce qu'il fallait faire". Le geôlier, grand amateur de l'émission Faites entrer l'accusé et qui connaît tout le répertoire de Charles Aznavour, s'était présenté comme "nettoyeur ethnique".
Le premier attentat d'un returnee
L'attentat au Musée juif n'a pas été revendiqué par l'État islamique. Mais la prophétie de Nemmouche - qui, en prison en juillet 2014, expliquera à un co-détenu que "tant qu'ils ne démantelaient pas la filière, tout irait bien" - se concrétisera.
En janvier 2015, la cellule de Verviers est démantelée. Le 21 août 2015, c'est l'attentat manqué dans le Thalys, avant les attentats du 13 novembre à Paris. Derrière ces trois actions, on retrouve Abdelhamid Abaaoud qui, le 16 janvier 2014, a contacté Mehdi Nemmouche à deux reprises. Le second appel durera plus de 24 minutes. Le 22 mars 2016, c'est Bruxelles qui est frappée, à Maelbeek et à Zaventem. Un des trois kamikazes, Najim Laachraoui, était aussi un des geôliers des quatre journalistes français. Dans les cinq semaines qui ont précédé son attentat, Laachraoui avait évoqué avec ses commanditaires en Syrie un projet : kidnapper l'une ou l'autre personnalité afin "de demander la libération de certains frères et sœurs actuellement incarcérés". Et de citer le nom de… Nemmouche.